GRAND
BAIN
GrandB ain
Série : nefaitespasattention
Sous-titrée "paroles pour chansons," cette série de textes a été initialement diffusée en 2007 sur mon site. Il s'agit en quelque sorte du laboratoire qui a donné naissance au roman "Les Travaillants" deux ans plus tard.
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Derrière nos yeux fermés,
ce soir soudain,
ce qui était hier s'est changé en demain,
et tout ce que nous aimions
ne fut plus vraiment mort,
pas plus qu'encore né.

Un vol de passions démentes
qui faisaient encore en nous
combattre le souvenir et la fable,
afin de résister au poids d'être coupable,
à la honte d'avoir été trompé,
par nous-mêmes et la circonstance.
Un vol de dénégations plus menteuses que myopes et refusant de voir.
Un vol de charognards sanitaires
dévorant les carcasses de prétentions
pour que nous puissions marcher sur la terre nue du possible
plutôt que d'enjamber constamment
le nouveau cadavre d'une ancienne aspiration.
Car les rêves sont morts
et pourrissent sous le sable
et savoir que maintenant est synonyme d'après
rendrait fou et haineux et tuerait notre race.


publié le 25 août 2014 à 23 h 01

Je suis dans le sas
entre ici et ailleurs,
entre moi et personne
je ne compte pas les heures
qui m'arrachent aux écrans
à la touchante ferveur
que j'affiche au devant
quand derrière je meure.

*

Un trajet nécessaire
en déplacement d'affaires
qui ne reste pas longtemps
sans trouver volontaire,
bons acteurs qui comme moi
jouent le grand sacrifice
pour cacher qu'intimement
ils espèrent l'accident.


publié le 25 août 2014 à 23 h 02

Il faut se sentir bien, et apaisé, et calme, et presque heureux,
parcellairement heureux du moins pour être comme ça
projeté dans le passé, oeil fermé bouche close,
et dans tous ceux qu'on n'a pas eu,
par contamination.

Il faut un instant exact, un lieu précis et le temps,
l'agenda pétrifié, l'uniformité d'un trajet régulier
entre tout à l'heure et plus tard,
sans aspérité sur une ligne droite et morne,
pour comme ça recomposer en rêve, en fable et en pure imagination
ce qu'on croit désormais qu'il s'est vraiment passé.

Il faut être heureux, je peux dire, bien heureux
pour comme ça n'avoir pas mieux à souffrir que la détresse d'être aujourd'hui et pas hier,
d'être ici et pas là-bas, d'être en route et pas hagard
dans le fond froid d'un aéroport à fixer un panneau lumineux
qui indique des noms fantastiques
dont on ne sait lequel sera celui qu'on appellera chez moi.

Il faut être heureux, bien plus, ravi,
il faut être ravi d'un ravissement tellement doux
qu'il aveugle et efface tout de nous,
fait tomber les murs mous d'aujourd'hui
pour laisser apparaître des cimes au loin qu'on pensait perdues.

Et le regret n'est pas le vrai malheur,
car le malheur empêche tout souvenir,
et toute évocation, et toute projection,
et celui qui est cerné par le malheur
ne voit que lui et maintenant,
sûrement pas hier ni demain,
ni une autre qu'il a aimée et qui est morte,
juste lui-même qui lutte
contre tout de suite et ce qu'il est
au cœur de ce tout de suite, et penser
soudain à ce qu'il était déjà
le rend moins malheureux
car à cet instant où son esprit se met en route vers le passé,
déjà il n'est plus ici, cet ici qui précisément
demeure l'unique lieu de sa souffrance.


publié le 25 août 2014 à 23 h 03

Je contemple les volutes
qui s’échappent des cheminées
attendant la rechute
et trois jours de congés.
Le goudron est fondu
et le glacier s’affaisse
sous la plainte des noyés,
muets appels de détresse.
Le nuage de cendres
se déplace vers le Nord
et emporte avec lui
ce qui reste de nos morts.

*

Le paysage entier
en mille teintes de gris
nous confirme chaque jour
à quel point nous vomit
l'univers désolé
où nous sommes échoués,
funambules solitaires
impuissants comme les pierres,
jetés dans la guerre
à poil et nus pieds,
chaque nuit plus stupides
de manquer nos suicides.

*

Demain, il fera jour
et le réveille-matin
sonnera comme toujours
le début de la fin.
Nous serons comme nous sommes
sans espoir de changer
pathétiques fantômes
incapables de hanter.
Demain il fera jour
et le soleil détruira
l'espoir caressé
qu'on ne se réveille pas.


publié le 25 août 2014 à 23 h 04

Nous nous sentons bien, oui, et apaisés, et calmes, et presque heureux.
Nous le savons car l'ignorons,
et flottons encore ailleurs, loin d'ici et de nous-mêmes.
Nous nous sentons bien, oui, et apaisés, et calmes, et presque heureux,
soudain ce soir, quand les portiques sombres au-dessus de la chaussée
portent le nom de la ville qu'autrefois nous avions vu apparaître
sur le panneau lumineux d'un aéroport,
de la ville qui a cessé d'être fantastique
quand elle est devenue la nôtre,
au-dessus des portiques noirs
qui portent dans l'absence de soir
le nom de la ville qui est chez nous
et que nous rejoignons
soudain ce soir
après un trajet assez régulier pour être invisible
sur une route fondue
dont nous n'avons rien vu
que la transparence
et la discrétion
comme elle laissait place
et se taisait en feuille blanche
renonçant à elle-même
à son utilité,
à l'écriture éphémère du roman d'un passé
qui ne l'était pas tant,
pas totalement,
mais dont le lointain chatoiement pourrait terroriser
comme la lumière encore visible des étoiles mortes dans un ciel noir
qui le sera encore plus bientôt,
qui l'est déjà potentiellement
quand vous êtes le seul à le savoir ou à vous en douter,
ou à en prendre conscience.
Réaliser ce soir soudain sous la voûte étoilée
que plus une constellation ne brille
et qu'au-dessus de nos têtes
ne subsiste plus que le froid et l'obscurité du rien
tandis que beaucoup gémissent de bonheur
et imaginent à la vue de ces points clairs
répartis au hasard dans l'espace
des mondes et des formes,
des animaux et des dieux
présidant à nos destinés
et qu'il n'y a plus que vous, et moi aussi bien sûr,
et qu'il n'y a plus que nous
pour savoir qu'un par un s'éteindront tous les mondes,
mourront tous les animaux et disparaîtront tous les dieux,
très exactement comme meurt sous ce portique noir
le souvenir d'autrefois qui nous a tenu compagnie ce soir soudain,
œil fermé, bouche close,
très exactement comme lui, aussi vite et crûment
nous ramène là d'où nous étions partis,
en cet ici que nous n'avions jamais quitté
qu'à la faveur de trajets mornes et réguliers
sur une route en fusion,
transparente et discrète,
où nous nous sommes sentis bien, oui, et apaisés, et calmes,
et presque heureux.


publié le 25 août 2014 à 23 h 04

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